Pourquoi le taiji ?

Ce post est sans doute plutôt destiné aux débutants ou plus généralement à ceux qui souhaitent savoir à quoi peut ressembler une telle pratique. Il complète l’article sur l’entrainement déjà publié sur le site. J’explique ici mes débuts, car n’ayant pas le profil de ceux qui ont commencé les arts martiaux très jeune, je pense que mon expérience peut aider certains. Les raisons profondes qui nous poussent à agir affleurent rarement la conscience et ce sont souvent des petits détails qui nous entrainent dans une direction. Dans mon cas, un événement précis m’a donné envie d’apprendre un peu de self defense. Et comme Tchouang Tseu me fascinait depuis que j’étais tombé sur les livres de Jean-François Billeter, j’avais très envie de comprendre par la pratique comment la cosmologie et ce qu’on appelle la philosophie chinoise pouvaient s’intégrer dans un combat. Ces deux éléments combinés, la curiosité et l’envie de ne pas se sentir désarmé, m’ont donc poussé dans la direction du taiji dont j’ignorais presque tout. Mais il faut bien essayer.

Ma crainte était de tomber sur une pratique dont le contenu se limiterait à un mouvement décontracté et à une spiritualité bon marché – qui laisserait de côté l’aspect martial. Dès les premiers cours (à cette école berlinoise où j’enseigne à l’heure actuelle, le CTND), j’ai vu que ce n’était pas le cas. J’ai eu par contre tout de suite l’impression d’être un écolier commençant l’apprentissage de la lecture : d’abord les lettres, puis les syllabes, après les mots et enfin les phrases. Tout le monde ne peut pas apprécier de se retrouver dans un tel état d’ignorance à un âge adulte, mais ça a le mérite de rendre humble et de laisser une belle marge de progression !

Après quelques mois, on connait déjà mieux son corps et on ne l’utilise plus vraiment au hasard. On mesure aussi l’étendue de son ignorance. Tout ce qui était naturel dans la vie courante ne l’est plus forcément (monter les escaliers, ouvrir un placard, couper des légumes, etc.) : décomposer les mouvements et « séparer » les parties de corps est une étape nécessaire pour pouvoir les connecter et les réintégrer correctement par la suite. Chaque mois on progresse un peu, parfois beaucoup, et parfois on régresse – chose qui en décourage plus d’un, alors que ces phases d’apparentes régressions sont très normales : le corps est tout bêtement en train de mettre à jour les apprentissages antérieurs avec les nouvelles données qui lui sont régulièrement injectées. L’apprentissage n’est pas linéaire, on dit plutôt qu’il est en spirale et autant le savoir tout de suite. Les bonds en avant dans l’apprentissage, petits ou grands, permettent de mesurer le chemin parcouru et de continuer. J’appelle « épiphanies » ces moments où le corps crie « Eurêka », lorsqu’il comprend et intègre quelque chose (j’insiste sur le fait que c’est ici le corps qui comprend, signe qu’on a incorporé quelque chose qui a été compris par la « raison » avant). Avec le temps, les périodes de régression ou de stagnation ne sont pas jugées négativement. Mais une absence d’épiphanie pendant un temps prolongé pourrait témoigner d’un manque ou d’une faille dans l’entraînement ou dans l’instruction.

C’est ainsi qu’avec de nouvelles règles on apprend petit à petit comment se tenir debout, comment marcher, garder le centre de gravité bas, créer des connexions entre différentes parties du corps, comment former une structure solide, façonner un centre de gravité stable mais mobile, comment affiner sa perception, son attention, son intention, comment modifier ses réactions, intégrer la respiration, comment comprendre la force (sans devenir mystique), comment la produire, lui donner une direction, l’absorber face à un partenaire, la rediriger, comment développer l’élasticité, repenser la décontraction, arrondir les mouvements, affiner les spirales, tout faire partir du centre, etc. C’est un travail éminemment « corporel » mais sans « esprit » il reste vide. Pour développer tous ces aspects et d’autres encore, la tradition qui m’a été transmise (celle de la lignée de Chen Fake, Chen Zhaokui, Chen Yu) a tous les outils et concepts nécessaires. Il reste à y apporter de la persévérance.

Chen Ziming décrit cette insatiable soif d’apprendre, de « s’appliquer à la tâche », comme la qualité essentielle :

以上所言皆言拳也不學無以知不學無以能惟於拳之不知者學以求其知拳之不能者學以求其能果能敏而好學再能學而時習之則向之不知不能者今則無不知無不能矣斯拳不外陰陽開合之理抑揚頓挫之勢苟能百倍其功雖愚必明雖柔必强孔子曰我學不厭人之於拳亦惟學而不厭而已矣
Les concepts décrits ci-dessus sont tous des principes de l’art. Si vous ne les apprenez pas, vous ne saurez rien, ni ne pourrez rien faire. Chaque fois que vous manquez de connaissances, apprenez pour acquérir ces connaissances. Chaque fois qu’il vous manque une aptitude, apprenez pour acquérir cette aptitude. Celui qui peut « être intelligent et désireux d’apprendre » [Lun Yu, 5.14] et qui peut « apprendre et pratiquer constamment ce qui a été appris » [LY, 1.1] troquera son ignorance et son inaptitude contre la connaissance et la compétence. (…) Si vous pouvez vous appliquer à la tâche, vous deviendrez intelligent, aussi stupide que vous soyez, et vous deviendrez fort, aussi faible que vous soyez. (Paragraphe 12, « Apprentissage »)

Une décennie plus tard, même si ce qui m’avait poussé à la pratique n’était finalement qu’une vague intuition, une combinaison d’éléments insignifiants en apparence, j’ai pourtant l’impression que des montagnes ont été déplacées. Tellement de gens arrivent à l’âge adulte avec l’impression d’avoir laissé derrière eux la seule grande période de transformation biologique qu’est l’enfance et l’adolescence. On oublie volontiers que des transformations peuvent avoir lieu après. Celles-ci sont d’autant plus précieuses car elles ont souvent lieu dans une plus grande autonomie : elles sont moins éclatantes mais plus lentes, profondes et significatives.