Relaxation et taijiquan: mythe et méthode

Cet article est une traduction d’un post de mon professeur Nabil Ranné sur le blog de la CTNAcademy.

Qu’est-ce que la relaxation en Taijiquan ?

Relaxation 放松 (fangsong) est l’une des qualités de base du Taijiquan. En chinois on parle de ces éléments de base comme des « exigences » 要求 (yaoqiu), des « conditions » à remplir. La relaxation est pourtant souvent déclarée comme étant le seul but du Taijiquan. De mon point de vue, cette idée mène à une compréhension un peu faussée et rend les progrès difficiles dans cet art, car la relaxation et le relâchement sont des conditions à la pratique du Taijiquan, mais pas les seuls objectifs en terme de qualité de mouvement. Ceci est en tout cas vrai pour notre art. On peut certes obtenir des résultats positifs avec la « relaxation », mais une relaxation et un « lâcher prise » excessifs n’auront pas de sens d’un point de vue martial et peuvent aussi mener à des problèmes physiques du point de vue de la santé.

Les débuts au Taijiquan : les premières phases

On peut considérer l’entrainement comme un processus d’apprentissage par couches1. Dans la théorie chinoise, ça a été expliqué assez clairement : aux premiers niveaux de l’entrainement, il s’agit d’apprendre les éléments de base et une structure de base relatifs à la posture du corps et de l’esprit. Au premier niveau, le corps doit être décontracté et les muscles détendus, ce qui permet à la posture du corps d’être alignée de manière holistique (sur tout le corps) grâce à des ajustements au niveau de la structure formée par les os. La relaxation est importante ici et nécessaire aux phases suivantes de l’apprentissage.

Dans le second niveau, les articulations sont plus ouvertes et ont une plus grande mobilité générale. Ce qui veut dire que les muscles peuvent bouger sans contrainte et les articulations sont débloquées grâce à un maintien du corps relâché. En chinois on parlerait de fangsong 放松 (relâché) au premier niveau et de linghuo 灵活 (souple) dans le deuxième niveau. Les mouvements de cette phase sont généralement amples, des forces longues aussi dites « forces claires » sont possibles à ce stade mais pas encore les forces plus petites (ou courtes) qui sont elles destinées aux applications. Ces deux premiers niveaux et particulièrement la premier niveau construisent aujourd’hui l’image que le grand public a du Taijiquan : des mouvements lents, effectués de manière ample et relâchée, peut-être interrompus par un long coup de poing de temps en temps. Il n’y a rien de mal à pratiquer de cette manière.

Cependant, la notion de relaxation pure peut induire en erreur. Par exemple, lorsque les débutants essaient de décontracter les jambes pendant la pratique. Le poids du corps va simplement s’affaisser et être pris en charge par des articulations « non protégées ». A un certain moment, il est nécessaire de s’interroger sur ce qui fait une juste décontraction.

Tout change : les niveaux plus avancés

Si vous souhaitez que le Taijiquan ne soit pas qu’une simple pratique de relaxation et si vous êtes intéressé par le gongfu et le développement d’aptitudes, être décontracté et souple ne suffira pas. Il faut transformer la relaxation et la souplesse des deux premiers niveaux2.

Cette transformation arrive dans ce que j’appellerais le troisième niveau, ou plutôt avec l’intention d’un entraînement de troisième niveau. Ce niveau repose sur xu fa 蓄发, charger et décharger, ce qui affecte principalement la structure des tissus et les fascias. Des forces intégrées sur tout le corps peuvent être ici générées grâce à une meilleure structure et à des mouvements alignés selon les axes – mouvements bien plus petits que ceux des niveaux précédents. Ces forces « holistiques » peuvent être générées par des mouvements segmentés où la force est transmise d’un segment à un autre. C’est pourquoi on peut parler de « petites » forces ou forces « courtes » [courte distance]. Alors que les articulations sont la principale préoccupation dans le deuxième stade, la forme des stades plus avancés va créer une manière de bouger plus difficile/éprouvante, où les tissus peuvent apprendre à « emmagasiner et décharger ». C’est un niveau d’entrainement très stimulant. Certaines structures et certains aspects de l’entrainement des stades précédents seront renversés et les conseils donnés à ce niveau peuvent parfois même sembler contradictoires avec ceux d’avant.

A ce stade d’entrainement il n’est plus seulement question d’aligner la structure du corps mais plutôt de bouger toutes les structures, y compris les structures internes. Dans les deux premiers niveaux, on tend à différencier les parties du corps ; ici on reconnecte tout à nouveau et on voit comment les parties sont reliées entre elles. Une mauvaise rotation des hanches par exemple, ou une mauvais connection du plancher pelvien, peuvent bloquer le mouvement du centre, etc. Ici on construit sur les bases solides qui ont été travaillées sur les deux premiers niveaux. Le troisième niveau ne peut pas être corrigé aussi facilement que les précédents. C’est à l’enseignant de montrer ! C’est trop fin, trop personnel : si les niveaux 1 et 2 peuvent être enseignés d’une manière à peu près standardisée, ce n’est plus le cas avec le troisième niveau.

Les niveaux d’entrainement au gongfu – et ça continue, encore, encore

A partir du troisième niveau et au moyen des « charges et décharges » on peut développer des forces vibrantes, appelées tandou 弹抖, comme on peut bien le voir sur cette vidéo. Cela devient clair au quatrième niveau qui s’occupe principalement des aspects internes (neigong 内功), permettant de rendre la forme de plus en plus « pleine », et au cinquième niveau. Les forces utilisées s’affinent de plus en plus jusqu’à devenir à un moment ce qu’on appelle des « forces cachées ».

Globalement il y a une vraie transformation qui a lieu. La relaxation se transforme en suivant la trajectoire du Taiji. Ce n’est pas juste « Je fais un peu de taichi et puis je me relaxe et puis après je fais quelques pompes pour muscler les bras », mais il s’agit bien d’une réelle transformation. Un travail de musculation peut la compléter, l’améliorer ou l’empêcher, tout dépend comment il est fait. Mais l’entrainement du taiji est basé sur la transformation, le changement des tissus, des tendons et des os, comme évoqué dans les ancients manuels.

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Notes de bas de pages :

(1) Je ne vois pas ces niveaux comme une structure rigide et standardisée de l’entrainement. L’idée est plutôt de coordonner le développement de certaines qualités qui sont fortement liées les unes aux autres. Si vous atteignez un certain niveau, cela ne veut pas dire que vous n’allez plus jamais vous entrainer selon les niveaux appris précédemment. Il est toujours possible et utile de revenir en arrière, selon les objectifs de l’entrainement.

(2) On peut noter ici que lorsqu’il y a incertitude sur comment l’entrainement peut se poursuivre, c’est souvent avant un saut vers le « niveau suivant ». Dans ces moments-là, en tant qu’enseignant, je pense qu’il est nécessaire de mettre en lumière le changement qui existe dans les qualités nécessaires au niveau suivant et d’inciter l’élève à quitter sa zone de confort du niveau précédent. Bien sûr, on peut attendre de voir si l’élève va le comprendre tout seul, mais c’est un peu plus ennuyeux pour l’enseignant 😉

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